Pour le renouveau d’une école chrétienne en France


MAITRE CHRETIEN AUJOURD'HUI (3/ )



On ne naît pas maître, on le devient … (suite)

Le goût du bonheur humain et le respect de la créature, envers et contre toutes les vilenies de l'existence, doit conduire l'éducateur à contempler - le mot n'est pas trop fort - la croissance des enfants. Lorsqu'on leur offre un cadre porteur, qu'on prend soin de ne pas leur dérober leurs droits à croître et embellir, qu'on ne plaque pas sur leur intelligence nos torsions mentales et nos peurs d'adultes souvent mal grandis, c'est de joie qu'ils nous comblent. Nos soucis sont compréhensibles, évidemment, même si nous en rajoutons souvent en confondant l'essentiel et l'accidentel : si on le veut bien, rien n'est grave tant qu'on n'est pas mort. Nous confondons souffrance et gravité, inconfort et souffrance, effort et inconfort… L'erreur est de faire peser sur les enfants, systématiquement, nos états d'âme. Les enfants sont, évidemment, ce que nous leur permettons d'être, d'abord.
Les conditions pour y parvenir relèvent du bel esprit d'enfance que nous recommandent avec tant d'insistance les saintes Ecritures, et de méthodes qui respectent rigoureusement les lois de la nature, que la science aujourd'hui maîtrise en grande partie. (…) Chacun d'entre eux a éclairé une facette d'une réalité aux multiples aspects et offre aux pédagogues, des moyens incomparables de compenser la révolution sociale opérée en un siècle, le XXème, qui priva les éducateurs de tous les milieux naturellement porteurs d'éducation.
Ces connaissances sont donc incontournables, ce qui signifie que si on ne les respecte pas, c'est l'échec assuré. Cet échec se dissimule bien sûr, fonction de défense oblige, regard d'autrui aussi. Il se cache derrière le personnage que nous composons au fil des ans, et qui n'a le plus souvent rien à voir avec ce que nous sommes de meilleur. Cela prive la société des véritables talents de la personnalité qui devaient constituer, au fil des années d'éducation, le chef-d'œuvre que nous sommes dans la pensée divine. C'est sans doute pourquoi tant d'adultes vivent dans la peur, l'insatisfaction, voire l'aigreur, donnant ainsi aux jeunes l'impression que la vie est un calvaire dont ceux-ci se défendent évidemment en refusant de grandir.
La vie est une épreuve, incontestablement, mais au sens sportif du terme. Elle nous offre constamment les occasions de nous dépasser, c'est-à-dire de nous révéler à nous-mêmes, de découvrir les trésors créés en nous par l'extension de l'amour. Objectif enthousiasmant - qui nous met en Dieu, chaque jour, un peu plus, sens du mot "enthousiasme" - et nous assure le vrai bonheur.
Une révolution historique, économique et sociale a anéanti les milieux éducatifs naturels de manière irréversible, semble-t-il, et générale entre les deux guerres mondiales du XXème siècle et surtout après la seconde.
Cet événement considérable est passé inaperçu aux yeux de l'écrasante majorité des éducateurs dont il modifiait pourtant, en tous points, les conditions d'œuvrer.

La France, rurale à plus de 80% encore, à la veille de la guerre de 1914, est devenue citadine à 95% à la fin du même siècle. Les guerres sont toujours de terribles ruptures dans l'Histoire. Or ce siècle en a subi deux, mondiales, dramatiques, auxquelles il faudrait en ajouter des centaines d'autres, des persécutions, des génocides, plus localisés mais qui à eux tous, offrent une image désespérante de l'humanité. Les deux guerres mondiales, à elles seules, ont provoqué un renversement total d'influence des grandes puissances. En sauvant l'Europe, l'Amérique est devenue le leader d'un monde dont les valeurs dominantes changeaient radicalement : l'homme qui, tant bien que mal, cherchait depuis des millénaires, à ETRE heureux, se lançait dans la course à l'AVOIR, persuadé soudain que là résidait le bonheur. Or l'AVOIR était le souci des villes. Cela commence le matin, par avoir son train, mais c'est aussi avoir un job, une femme, des enfants, avoir de l'argent surtout. Dans ce souci d'avoir, sombre le souci d'ETRE un artisan, un paysan, un directeur d'usine soucieux de l'œuvre qu'il accomplit. Risque aussi de se voir englouti l'enthousiasme mis à ETRE un bon époux, un bon père, un bon maître. Ces préoccupations n'étaient pas nouvelles, elles étaient apparues dès le XIVè siècle, s'étaient aggravées au fil des siècles, avaient créé la grande fracture sociale de la révolution industrielle au XIXème. Mais elles ne concernaient alors qu'une infime minorité de la population.
La lente migration de la population paysanne amorcée au XIXème siècle, s'accéléra après la seconde guerre mondiale avec la généralisation des engins agricoles. Ce mouvement fut si rapidement radical (20 ans) qu'on ne peut en trouver l'équivalent, nulle part, dans l'histoire de l'humanité, sauf à le comparer au changement de mentalité suscité par les découvertes de Copernic et Galilée… encore ne concernaient-elles que la communauté scientifique et religieuse.
Je ne m'étends pas sur le pouvoir de séduction qu'exerça la ville et sur le phénomène de mode, lié à la suffisance d'un certain esprit bourgeois, qui faisait du monde rural un monde de "ploucs" méprisable et dont, bien sûr, il fallait s'arracher au plus vite. La jeunesse de l'après-guerre y fut très sensible. Le mouvement avait été mis en place avec l'école de la IIIème République qui associait ascension sociale et réussite scolaire, ce qui signifiait que les meilleurs élèves avaient la chance de quitter la terre ! Avant de mépriser tout travail manuel, on se mit à mépriser le travail de la terre, celui qui nous nourrit.. Cette attitude de mépris et d'adulation de la technique, fut la source d'une véritable explosion sociale. En trente ans, soit une génération, elle transféra quasiment toute la population du pays, de la verte campagne oxygénée, dont les bruits rechargent le cortex cérébral, dont les espaces révèlent autant l'infiniment grand que l'infiniment petit et offrent à la découverte des enfants d'innombrables terrains de libre investigation, sur le bitume des villes dont les horizons étroits, le bruit constamment déchargeant, les odeurs souvent pestilentielles et les risques à ne pas expérimenter, privèrent les enfants de tout espace de découverte et d'autonomie autres que les locaux à poubelles ou les caves.

Je ne dis pas que tout était merveilleux dans le passé, mais sur le plan éducatif, le milieu rural est porteur. Il permet la mise en place des instruments de la croissance humaine de la façon la plus naturelle qui soit, donc sans que personne ne s'en soucie. Le milieu citadin au contraire, est anti-éducatif. Bruit, agitation, dangers en tous genres contraignent les éducateurs à interdire sans cesse, pour tout, dès le plus jeune âge. On y tient même, bien obligés, les bébés en laisse !
Cette disparition de conditions de vie naturellement éducatives, pour l'écrasante majorité de la population, est tellement importante qu'elle a entraîné de multiples réactions en chaîne. Les noter peut rassurer les éducateurs, qu'ils soient parents ou maîtres, mais cela doit les convaincre aussi qu'il faut repenser leurs fonctions, avec un grand sens des responsabilités, sans pour autant culpabiliser. L'erreur n'est pas la faute, mais l'orgueil qui empêche de la reconnaître en devient une. L'intelligence humaine est stimulée par la fonction de défense, la plus culturelle de toutes les fonctions biologiques. Il s'agit donc de se former, d'acquérir le savoir indispensable pour compenser efficacement la disparition des conditions d'un certain bonheur, qui est, je le rappelle : paix intérieure. Aujourd'hui, pour être heureux, il faut apprendre… et pour la protection de l'enfance, il est un nouveau devoir des adultes : le devoir de savoir ce qui rend vraiment l'homme heureux et comment on peut dans les conditions actuelles, être heureux le mieux possible. (à suivre…)

Extrait de Eduquer aujourd'hui et toujours de Marie Gourville

Jeudi 11 Mai 2006
Pierre Gauer


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