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REGARDS SUR L’ENSEIGNEMENT
par le professeur J. Hamburger – 1990
(article reproduit par les éditions TEQUI – 82 rue Bonaparte – Paris 6è)
L’avenir du monde dépend de l’enseignement que les hommes auront donné à leurs enfants. Tête bien faite plutôt que bien pleine. Utilité de l’inutile.
Nous avons été frappés par la coïncidence de pensée que l’on trouve dans ce texte avec les remarquables écrits de Jacqueline de Romilly, très éminente helléniste, académicienne elle aussi, sur la formation de la pensée grâce à ce qu’elle appelle les "détours de la culture". Ces remarques d’éminents intellectuels, rejoignent toutes les découvertes scientifiques du siècle dernier concernant la mise en forme physiologique du cerveau par les apprentissages…
"Imaginez un grand voilier que le chantier naval lance en mer avant d’en avoir fixé les formes définitives. C’est le vent qui découpera les voiles, les vagues modèleront la carène, l’équipage terminera les superstructures, faisant disparaître celle-ci, édifiant, fortifiant, agrandissant cette autre.
Telle est l’histoire du cerveau des hommes.
Contrairement à ce qu’on à cru longtemps, le cerveau humain n’est pas fixé dans ses structures finales au moment où l’enfant vient au monde. Ce que l’enfant va ensuite vivre, voir entendre, subir, ses occupations, ses études, ses rencontres, pourront achever l’agencement de ce qui ne représente au début que des activités cérébrales en puissance, modelables comme la glaise. Certaines voies de la conduction nerveuse s’ouvriront, se développeront, s’épanouiront. D’autres, au contraire, inutilisées, se fermeront pour toujours.
Des physiologistes comme Wiesel et Hubel ont montré, par exemple, que l’occlusion d’un œil chez le singe, au cours des premières semaines de la vie, entraîne, du côté de l’œil occlus, une perte irréversible des voies cérébrales de la vision. Un enfant d’homme, privé de tout enseignement de la parole avant l’âge de sept ans perd pour toujours le pouvoir d’apprendre à parler correctement. D’autres observations, dues au linguiste Jakobson, indiquent que la possibilité de prononcer certains sons se développe ou au contraire disparaît chez le jeune enfant, selon que le langage qu’il apprend comporte ou non ces sons. Les observations rapportées par de nombreux chercheurs, dans ces dernières années, donnent à penser qu’entre la naissance et la puberté, les connexions entre neurones se modifient par vagues successives, sous l’influence de l’environnement. Dans le cerveau du jeune être humain, l’activité oriente la structure.
LE BON ENSEIGNEMENT
On commence même à disposer de documents illustrant cet étonnant phénomène. Des images microscopiques saisissantes montrent comment le cône de croissance du neurone, véritable tête chercheuse décrite pour le première fois par l’Espagnol Ramon y Cajal, au début de ce siècle, chemine pour choisir comme cible les neurones avec lesquels il établira une correspondance fonctionnelle. Un neurone peut ainsi établir jusqu’à dix mille contacts avec d’autres neurones. Et chez l’homme, on peut penser que l’affaire se déroule à très grande échelle, puisqu’un cerveau humain renferme quelque cent millions de milliards de ces points de jonction entre cent milliards de neurones. Selon une théorie développée par Jean-Pierre Changeux, l’arborisation des neurones est exubérante à la naissance, exprimant d’innombrables potentialités : mais parmi les voies potentielles, l’activité opère une sélection, faisant disparaître connexions et neurones inutilisés, tandis que prospèrent et se fixent ceux qui ont été "activés" par leur fonction. Voilà – me semble-t-il- des données qu’il est bon de garder en mémoire pour se convaincre qu’à chaque minute du jeune âge se joue l’avenir du cerveau,
que l’enseignement reçu par un enfant influencera pour toujours ses structures mentales,
et qu’ un enseignement imparfait est sans recours ultérieur.
Mais comment définir les chemins d’un bon enseignement ?
Déjà, Michel de Montaigne écrivait que rien n’est plus difficile. Dans l’essai qu’il dédie à la comtesse de Gurson pour qu’elle organise au mieux l’éducation de ses enfants, il vante les maîtres qui ont la tête bien faite plutôt que bien pleine, et souhaite que l’élève apprenne davantage "les mœurs et l’entendement que la science". Voilà, dira-t-on, qui est inacceptable aujourd’hui. L’essentiel est d’enseigner l’utile. Et quoi de plus utile, dans le monde actuel, que la connaissance scientifique et technique? Quoi de plus utile que cette connaissance-là pour devenir ingénieur, médecin, astronome, chimiste, géologue, architecte, marin, industriel ou même agriculteur? Quoi de plus utile que la science pour déchiffrer le monde ?
Tout cela est vrai. Et pourtant, j’aimerais défendre l’utilité de l’inutile.
A quoi bon en effet, accumuler dans la mémoire de l’élève des données innombrables, s’il n’a pas aussi appris à s’en servir ! Je veux dire que l’esprit critique, la profondeur d’analyse, l’art de la synthèse, une logique robuste, un jugement sain, une curiosité toujours en éveil, savoir mettre en ordre des données décousues, savoir distinguer l’important de l’accessoire, savoir communiquer ses conclusions avec clarté, et encore bien d ‘autres vertus de l’esprit qui font l’homme efficace, n’importent pas moins que la connaissance des faits scientifiques. Or, il se trouve que quelques disciplines sans utilité immédiate n’en ont pas moins le remarquable pouvoir de développer les qualités que je viens de décrire.
LES TEMPS ACTUELS
J’en voudrais donner un exemple qui est l’étude de la langue française.
Elle est de ces langues dont le mariage avec l’intelligence est si passionné, qu’ apprendre à la bien manier est apprendre à bien penser.
Le déclin d’intérêt qu’elle suscite aujourd’hui auprès des élèves, l’appauvrissement du langage et même le mépris dans lequel on tient l’orthographe, risquent, me semble-t-il, d’aller de pair avec un affaiblissement de la pensée des hommes de notre pays. Un mot déplacé, un mot pour un autre, un mot impropre, une ponctuation négligente, des phrases embroussaillées, et voilà un texte frappé d’impuissance ; voilà sans doute aussi la preuve d’un esprit confus. L’esprit confus engendre un langage nébuleux, mais la réciproque est vraie : un langage mal construit contribue à engendrer la confusion. Quelques esprits de courte vue peuvent penser que l’étude approfondie de la langue française est de faible utilité pour de futurs techniciens : elle me semble au contraire propre à les servir.
Autre exemple : l’enseignement des textes anciens. Quoi de plus apparemment vain que l’ambition de savoir ce que Platon, Descartes ou Montesquieu cogitaient ? Nous avons tant changé depuis ces temps lointains ! En quoi les écrivains et philosophes d’autrefois peuvent-ils nous aider à débrouiller les mystères de l’économie de marché, les chances de l’aviation supersonique, les problèmes de la robotisation des entreprises ou les énigmes du SIDA? Connaître Aristote, Bérénice, le Roi Lear ou Spinoza est un luxe inutile. Un luxe qu’on ne peut guère s’offrir quand se presse à la porte des classes une affluence de mathématiques, de physique, de chimie et de sciences naturelles. Si, dans cet encombrement, on parvient à glisser quelques heures consacrées aux lettres et à la philosophie, n’est-il pas tentant de les réserver à des textes du XXème siècle? Au moins y trouvera-t-on les modes de pensée et d’écriture qui conviennent aux temps actuels.
Or ce sont là des conclusions fallacieuses.
Il est vrai que la connaissance de l’œuvre des grands anciens n’est pas d’utilité immédiate. Mais cette inutilité-là n’est autre que le fondement originel de la pensée française d’aujourd’hui. S’il existe dans notre pays une certaine qualité de raisonnement, un art de la clarté, un style propre à l’expression, c’est dans les siècles passés qu’on en trouve les forces vives. Littré disait que pour comprendre un mot, il faut en connaître l’histoire. Je dirai qu’on ne peut saisir les ressources actuelles de la pensée sans en maîtriser la genèse. Un enseignement sans continuité historique est un édifice sans fondations.
(…)
UN MONDE MALADE
Le bulletin de santé de la terre des hommes n’est pas satisfaisant.
Des poussées de fièvre un peu partout, de larges territoires infectés de misère, une fracture ouverte entre certains pays où la liberté renaît et d’autres où elle est plus malade que jamais, des épidémies d’agressivité et d’intolérance, une néo-barbarie faisant échec ici et là aux valeurs morales qui devaient, selon l’illusion de nos aînés, conquérir le monde : voilà la face noire du bilan.
Et, dans le même temps, le siècle que nous avons vécu demeure le plus riche de toute l’histoire de l’humanité en découvertes de l’essence des choses et en novations techniques au service de l’homme.
En regard de cette situation absolument inédite, des pays comme le nôtre perdent trop souvent leur temps et leurs forces en discussions futiles et en dérisoires querelles. La France – c’est-à-dire une tradition de clarté et de lucidité, de maîtrise de la connaissance de l’homme, une philosophie libre de tout a-priori – a sans aucun doute aujourd’hui un devoir d’une exceptionnelle urgence : il lui faut, avec d’autres, porter attention à l’actuelle maladie du monde et à la recherche sereine de solutions. Ces solutions passent nécessairement, me semble-t-il, par la formation de ceux qui nous succéderont et qui porteront, au XXIème siècle, le poids de la responsabilité la plus lourde qui ait jamais pesé sur la réflexion humaine. Soyons-en assurés : l’avenir du monde dépend de l’enseignement que les hommes auront donné à leurs enfants.
Un état de fait ; une volonté
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Des témoignages
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Des documents
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